Romance italienne (2)

L’horloge du Palazzo Balduci indiquait dix-huit heures, lorsque les deux jeunes gens s’engagèrent dans les rues étrangement désertes de la vieille ville, et le bruit de leurs pas résonnait sur les pavés disjoints. À hauteur du marché, ils entendirent des cris, des explosions, plusieurs personnes remontaient les rues en courant, pendant que sur la place du Camporeggio, des manifestants, le visage masqué, arboraient des drapeaux noirs, cassaient des vitrines, et tentaient de forcer l’entrée d’un journal progressiste. Stefan connaissait ces émeutiers, qui pouvaient être violents, et il incita Silvia à se mettre en retrait. Mais certains d’entre eux avaient reconnu la jeune fille, et la prirent à partie à propos des positions actuelles de sa famille, allant, selon eux, à l’encontre des intérêts de San Ignato. Elle s’avança alors vers ses contradicteurs, et leur rétorqua, avec tout le panache et la témérité dont elle était capable en pareille circonstance, « que les de Contis, soutiens indéfectibles de cette cité depuis plus de sept cents ans, n’avaient pas de leçons à recevoir de voyous immatures et dangereux ! » Piqués au vif, les manifestants en question l’injurièrent, la bousculèrent assez rudement, et Stefan, en voulant repousser l’un d’eux, reçut un coup de matraque sur la tête. Les deux étudiants prirent alors la fuite en empruntant une ruelle adjacente, et se réfugièrent, par la porte restée entrouverte, dans le couloir d’entrée d’une vieille maison. Essoufflés, le cœur battant, ils entendirent leurs poursuivants passer dans la rue, puis s’éloigner.
Soulagés, ils se regardèrent, et la jeune fille s’inquiéta :
– Tu es blessé !                                                                                                                            Le couloir menait à un jardin agrémenté d’une fontaine. Silvia sortit un mouchoir, et lui épongea délicatement le cuir chevelu, en plaisantant sur l’image qu’ils devaient former : le preux chevalier soigné par sa dame ! Cet espace clos, ce jardin ignoré, avec ses lauriers roses, ses haies de buis et ses orangers en pots de terre cuite, semblait suspendu au-dessus des rumeurs de la cité. Aucun bruit n’était perceptible, seulement le glouglou de la fontaine et les cloches de l’église Santa Lucia del Rosario qui sonnaient l’angélus. Stefan, assis sur la margelle fut troublé, lorsque Silvia se pencha très près de lui.
Il cherchait à comprendre :
– Ce matin, elle parlait d’amitié pour qualifier notre relation, mais j’avoue que cet après-midi…je ne sais pas trop où elle veut en venir, et si…  
Devinant l’incertitude du jeune homme, la jeune fille chuchota à son oreille :
– On ne peut rien refuser à celui qui s’est battu pour défendre une si noble cause !  
Une joie intense illumina le visage de Stephan, et il remercia intérieurement la brute qui, tout à l’heure, ne l’avait pas raté ! Toutefois, son enthousiasme fut bref.  
Tous deux quittaient leur refuge, lorsqu’ils croisèrent un étudiant très comme il faut, que Silvia connaissait. Le nouveau venu, Umberto, ignora délibérément Stefan, lui tourna même carrément le dos, et s’adressa à la jeune fille avec un zèle, un empressement, qui frisait le ridicule. Entre autres invitations, il la pressa, en insistant à plusieurs reprises, d’assister avec lui, à la conférence prévue le lendemain, consacrée aux guerres et aux rivalités entre Florence et Sienne au 13e siècle.
Après le départ de ce trouble-fête, et vu la mine déconfite de Stephan, Silvia mit les choses au point : il n’y avait rien entre elle et ce garçon, qui avait tendance à prendre ses désirs pour des réalités, même s’il était exact qu’elle avait prévu, sans toutefois le lui promettre, d’aller à cette conférence. Elle ajouta que tout le monde connaissait le snobisme, la folle prétention de ce fils de famille, héritier de l’une des plus grosses fortunes de la ville.
Le nommé Umberto eut en tout cas, une attitude particulièrement méprisante à l’égard de Stephan, dès lors, celui-ci n’hésita pas une seconde avant de saisir l’occasion qui se présentait :  
– Puisque cette conférence t’intéresse, suggéra-t-il à la jeune fille, je te propose que nous y assistions ensemble, ainsi, tu n’auras pas le désagrément de te retrouver à côté de ce gommeux mal élevé, qui se croit tout permis parce qu’il a de l’argent ! Qu’est-ce que tu en dis ?
– Je dis, Monsieur, que votre proposition m’intéresse ! C’est d’accord ! répondit en riant la jeune étudiante, qui le félicita : il avait su évincer l’assaillant !
L’assaillant ! Ce terme militaire amusa Stephan, mais il avait quand même été impressionné, quand, tout à l’heure, elle avait tenu tête aux manifestants, un vrai petit soldat ! Silvia, avec son énergie, sa franchise déconcertante, défendait bec et ongles sa famille, sa ville, qui pouvait le lui reprocher ? 
Après ces considérations…stratégiques, les deux étudiants marchaient dans la rue, côte à côte, lorsqu’en passant devant une maison entourée d’un jardin fleuri et clos de hauts murs, Stephan sentit la main de la jeune fille se glisser dans la sienne. Ils échangèrent alors un sourire complice, tout en continuant leur route, jusqu’à ce qu’ils arrivent sur une petite place, proche de la demeure de la famille de Contis.
Les deux étudiants allaient devoir se quitter, et ne se reverraient pas avant le lendemain. Cette perspective leur paraissant intolérable, ils s’installèrent à la terrasse du seul commerce existant à cet endroit, un café minuscule, et restèrent muets plusieurs minutes, ce qui n’était guère dans leurs habitudes, mais ils avaient peur de rompre, par un mot prématuré, imprudent, la parfaite harmonie qui régnait entre eux.  
Ils se limitèrent donc à un bref commentaire, mais qui en disait long sur leur état d’esprit :
– Une journée…extraordinaire ! Qui l’aurait cru, ce matin ? déclara Stephan, qui semblait être sur un petit nuage.
– Un jour mémorable ! reconnut Silvia, très sereine, et qui affichait un sourire radieux.
La soirée avançait, ce mois de juin était très doux, et des odeurs de jasmin, de chèvrefeuille, flottaient dans l’air ambiant. Provenant de l’intérieur du café, on entendait de la musique, un duo mandoline et guitares, interprétant une chanson d’amour napolitaine…
À cet instant, le portable de la jeune fille sonna. Un message. Le fils du maire de San Ignato l’invitait la semaine suivante sur le yacht de son père, pour une croisière en Méditerranée. Silvia resta pensive un court moment, pendant que Stephan la regardait, puis déposa sans rien dire, le téléphone dans son sac.    

Romance italienne

Entre Stefan Eckberg et Silvia de Contis, étudiants de première année à la vénérable université Orlando Polifroni, l’entente semblait parfaite, et il suffisait, pour s’en convaincre, d’assister à leurs discussions, aussi interminables que passionnées.
Pour autant, Stefan préférait se tenir à l’écart de la petite bande de jeunes gens issus de la bonne société, réunis le plus souvent dans les couloirs ou la cafeteria de la faculté. Il faut dire que Silvia appartenait elle-même, à une famille connue et très ancienne de San Ignato, l’un de ses ancêtres ayant, entre autres faits d’armes, remporté en 1495, la bataille décisive opposant la ville à son ennemie jurée, Montepovolone.
Toujours est-il que l’évidente complicité entre les deux jeunes gens, commença le jour où Stefan apporta à Silvia, malade, les cours que celle-ci avait ratés. Le jeune étudiant fut, à cette occasion, impressionné par l’imposante demeure de la famille de Contis, contrastant avec sa chambre à elle, confortable, mais assez simple. C’était un exemple des qualités que Stefan avait le plus apprécié chez la jeune fille : sa capacité à prendre de la distance vis-à-vis de l’aspect matériel des choses, dans la mesure où, à ses yeux, ce n’était pas, et de loin, le plus important.
À son arrivée, Silvia feuilletait un livre consacré à la manière, très libérale pour l’époque, dont certains membres de l’illustre famille des Médicis avaient élevé leurs enfants. À ce sujet, Silvia confia à Stefan, que ses propres parents se montraient en général, assez souples, compréhensifs, au sujet de ses sorties, de sa tenue vestimentaire, des gens qu’elle fréquentait… Mais ils avaient posé plusieurs conditions, leur fille devait, en toutes circonstances, rester fidèle à certaines valeurs : faire preuve d’humanité, de courage, respecter sa parole, défendre l’honneur de sa famille et celui de San Ignato.
Elle précisa, sur un ton plaisant, n’avoir pas eu de trop de problèmes pour suivre ces exigences, et demanda à Stephan s’il devait lui aussi, observer un certain nombre de règles imposées par les siens. Le jeune homme se trouva fort embarrassé pour répondre. Ses parents ne lui imposaient pas le respect de règles générales bien définies, par contre, ils exigeaient de sa part, sans plus de précisions, un comportement exempt de critiques, ainsi que des résultats scolaires très satisfaisants.
– J’ai bien peur de ne pas avoir les mêmes marges de manœuvre que toi! lui répondit-il, d’un air si dépité, que tous deux éclatèrent de rire.
Ce jour là, il s’en souvient comme si c’était hier, elle portait, au dessus de son jean, un tee shirt rayé bleu et blanc, et plusieurs bracelets jonc entouraient l’un de ses poignets. Il l’avait trouvée irrésistible, avec son teint mat, ses yeux pétillant sous la frange, et ses longs cheveux bouclés retenus par un fin ruban de velours. Leur discussion se prolongea toute l’après-midi, jusqu’au moment où le jeune étudiant dut se résoudre à prendre congé.
Après cette visite, Stephan, qui n’avait pas beaucoup d’expérience des choses de l’amour, s’était beaucoup interrogé. Certes, tous deux prenaient beaucoup de plaisir à discuter ensemble, et paraissaient avoir le même avis sur nombre de sujets, mais accepterait-elle pour autant d’aller plus loin ? En clair, Silvia lui plaisait infiniment, et il se demandait si c’était réciproque, mais comme il n’osait pas aborder le sujet, le flou persistait.
Un matin, tous deux suivaient, ou plutôt, affectaient de suivre, le cours de philosophie, en se moquant de leur inénarrable professeur, il signor Saputo. Celui-ci bafouillait, perdu dans ses notes, et présentait, disait-on, exactement le même programme depuis des années. Stefan ressentit, à cet instant, une telle complicité avec Silvia, qu’il ne put résister à l’envie de le lui avouer, histoire aussi de la sonder sur ses sentiments à son égard. Soudain très sérieuse, elle le fixa quelques secondes, puis se félicita de leur solide amitié. Ce n’était évidemment pas la réponse attendue, le jeune homme accusa le coup, comme s’il venait de recevoir une gifle retentissante, et ne put prononcer un seul mot pendant un bon moment.
Puis, à la douleur succéda l’amertume, il s’en voulut d’avoir imaginé que lui, Stefan Eckberg, issu d’une famille d’immigrés autrichiens, fils d’un ouvrier sachant à peine lire, pouvait avoir ses chances avec quelqu’un d’aussi haut placé dans la hiérarchie sociale.           
– J’aurais dû savoir qu’il n’y a que dans les contes de fées, où le fils du fermier épouse la belle princesse ! ironisa t’il, furieux contre lui-même, et contre Silvia, pas si désintéressée, en fin de compte !
Et, tel un enfant vexé, il rumina dans son coin, et chercha comment il lui serait possible de prendre ses distances, préférant n’avoir plus aucun contact avec la jeune fille, plutôt que d’être seulement son ami !
Du coup, les deux étudiants n’échangèrent plus un seul mot jusqu’à la fin de l’après midi, et ils étaient pour la première fois, sur le point de s’éloigner l’un de l’autre un peu fâchés, lorsque, d’un ton un peu abrupt, la jeune fille demanda à Stefan de la raccompagner jusque chez elle.
Celui-ci refusa tout net :
– À quoi bon continuer nos apartés ? Qu’elle aille donc rejoindre sa petite bande de poseurs ! se dit-il, encore sous le coup de la déception, et pas mécontent d’avoir trouvé le moyen de s’éloigner de celle qui venait de le repousser.
Cependant, Silvia insistait.
Intrigué par cette demande plutôt inhabituelle, Stephan, sans trop y croire, se dit que la jeune étudiante venait peut-être de réaliser ce que tout à l’heure, il avait voulu lui faire comprendre. Finalement, le jeune homme, après bien des hésitations, et uniquement pour en avoir le cœur net, accepta de faire un petit bout de chemin avec elle.

(suite et fin de ce récit dans quinze jours)

Le parapluie

Hubert avait beau travailler dans une mutuelle très connue, il manquait toujours autant…d’assurance. Au bureau, on le surnommait « M. Hulot », avec son éternel imperméable mastic, ses costumes étriqués et ses manières très « vieille France »        
Ce matin-là, le ciel était changeant et le vent commençait à souffler, le genre de temps imprévisible que notre homme redoutait. Il demanda conseil à sa femme :
– A votre avis, Marie-Thérèse, va-t-il pleuvoir ?
– Mais mon ami, comment voulez-vous que je sache ?
– Si je n’ai pas de pépin, je risque être trempé !
– Alors, emportez-le!
– Mais s’il ne pleut pas, il va me gêner ! 
– Vous m’ennuyez à la fin ! C’est à vous de décider !
Il s’était résolu à partir sans son parapluie, puis changea d’idée avant de refermer la porte, descendit les escaliers et, arrivé en bas…le laissa à la concierge.
Dans le bus, il lisait avec délectation les petites annonces de Chasse et Nature, lorsque des gouttes crépitèrent sur le toit du véhicule ; une pluie éparse commençait à tomber, mais cela ne dura que quelques minutes. Il marcha jusqu’au bout de la rue Jean-Jacques Rousseau et, pour gagner du temps, coupa à travers le parc Lafontaine. C’est alors que se leva une bourrasque, suivie d’une forte averse qui l’obligea à se réfugier sous un arbre. En un instant, la terre fut gorgée d’eau, de véritables mares apparaissaient un peu partout, et sa situation devenait réellement intenable. Il essaya de courir, aveuglé par la pluie, piétinant dans la boue, en maudissant la météo qui, la veille, n’avait pas prévu un tel déluge.  
Il sortit du parc, et poussa la porte du bar-restaurant Au joyeux canard, situé au coin de la rue Guynemer. A l’intérieur, un garçon, qui portait un tablier sale, lavait des verres derrière le comptoir.
– Les toilettes, s’il vous plaît ? demanda notre héros.
– Qu’est-ce que je vous sers en attendant ?
– Une verveine !
–  Je ne suis pas sûr d’avoir ça en magasin ! lui répondit le serveur, un brin sarcastique.
Hubert se sécha comme il put, puis vint s’asseoir à une table, et regarda sa montre, effaré :
– Comment expliquer un tel retard à mon chef ? se demanda t’il, comme un collégien pris sur le fait et redoutant une heure de colle.
– Tenez, je vous apporte un grog bien chaud, lui dit le barman, vous semblez en avoir fichtrement besoin.
Quelques minutes après, il arriva enfin à son bureau, et aperçut dans le hall plusieurs collègues discutant devant la machine à café. Son apparition impromptue, pantalon collé sur les jambes, imperméable maculé de boue et chaussures crottées, fit taire les conversations.
– Je…Je n’avais pas de…parapluie ! bredouilla-t-il, en guise d’explication.
D’abord stupéfaites, les personnes présentes furent prises de fous rires à la vue de ce naufragé, d’ordinaire habillé très strictement.
L’intéressé s’éclipsa, et chacun y alla de son commentaire :
– On dirait qu’il est passé tout entier dans une lessiveuse, ironisa l’un.
– Pour une fois qu’il s’est mouillé pour quelque chose, ajouta un autre.
– C’est tout ce que vous avez remarqué ? questionna Josiane, la secrétaire du patron.
Ils la regardèrent d’un œil interrogateur.
Elle poursuivit :
– Il puait le rhum à plein nez… Qui l’aurait cru ? Un homme si convenable !                                      

Le chagrin d’un père

C’était devenu une habitude. Chaque dimanche matin, Charles B. s’asseyait dans son fauteuil, ouvrait une boîte en fer sur laquelle on pouvait lire : Le Pélican – Café torréfié à Anvers, et en sortait des photos jaunies, écornées par l’usage. Avec une émotion qui allait parfois jusqu’aux larmes, il passait en revue ces clichés. Les plus anciens dataient de la période qui avait suivi le départ de sa femme, alors que leur fille Joëlle, n’avait que quatre ans. On voyait cette dernière s’amusant avec Tosca, sa petite chienne, prenant la pose lors du mariage d’un cousin de Béthune, ou donnant le bras à l’une de ses copines. Il scrutait le fin visage de Joëlle, son regard un peu lointain, se demandait à quoi pouvait bien penser cette collégienne en jupe plissée et queue de cheval, qu’il avait élevée seul et croyait si bien connaître. Mais après avoir examiné ces photos pendant un bon moment, il finissait toujours par se dire qu’il n’était pas bon de remuer le passé, qu’il devait se consacrer à autre chose.
Alors, quand le temps le permettait, il prenait son fusil et partait avec son chien Louki, en empruntant le chemin sinueux qui passe derrière la ferme. En traversant le bois au dessus de la colline, il faisait souvent une halte devant la petite chapelle des Verviers, envahie par la végétation et presque entièrement détruite en mai 40, alors que lui-même était caporal au 26° régiment d’infanterie. Il était aux côtés de son ami Gilbert, lorsque celui-ci, atteint aux jambes par un éclat d’obus, avait souffert le martyre avant de pouvoir être évacué.
Charles B. se souvint aussi de son émotion, lorsqu’à cette période, il reçut une lettre de sa petite Joëlle. C’était en réalité, un dessin, et ces quelques mots, écrits d’une main hésitante :   Mon Papa fait attention à toi reviens vite je t’embrasse très très fort
Comme le temps passe vite ! se disait-il en soupirant, et il reprenait sa route. Il longeait des zones marécageuses où prospéraient des joncs aux longues tiges, et marchait sur un épais matelas de feuilles mortes, jusqu’à une cabane de pêcheur, située au bord d’un étang. Le silence n’était troublé que par le clapotis de l’eau sur le ponton de bois, le tambourinage d’un pic et le balai des libellules autour des hautes herbes.Et puis…de nouveau…l’attente. Immanquablement, une autre image, plus récente, lui venait à l’esprit.
C’était un dimanche, sa fille venait d’avoir seize ans. Vers midi, avec près de deux heures de retard, arriva une limousine noire aux vitres fumées qui s’immobilisa dans la cour de la ferme. Le conducteur, un homme vêtu d’un costume sombre salua en ôtant sa casquette, monta chercher les valises de la petite, et les mis dans le coffre du véhicule. Joëlle, en pleurs, se jeta dans les bras de son père, et l’embrassa à plusieurs reprises en lui glissant à l’oreille :
– Ne soit pas triste…Je reviendrai te voir…Bientôt…
Charles B. revoyait ces moments comme si c’était la veille, le chien qui aboyait sans arrêt, le chauffeur qui restait impassible, le geste d’adieu de sa fille lorsque la voiture commença à s’éloigner. À l’intérieur de la maison, le feu s’était éteint dans la cheminée et le carillon de la pendule sonnait dans le vide. Avec un rouge à lèvres, quelqu’un avait écrit sur le miroir :
  La mélancolie s’installe
Je me cache dans l’ombre bleue
Reine des couleurs

                                       


Apparition

             Certains souvenirs, tels des météores, reviennent périodiquement nous hanter et brillent comme au premier jour dans le ciel de notre mémoire. Le 21 juillet 1982, après le déjeuner, Jean-Pierre prend le volant de sa Renault 5 et ne se doute pas qu’il s’apprête à vivre une expérience si dérangeante, que trente cinq ans plus tard, il est capable d’en restituer tous les détails et d’en parler avec le même sentiment d’effroi et d’incrédulité.
Cet après-midi-là, son cousin Hervé l’accompagne, tous deux se rendent à la fête annuelle de C. sur les bords du lac de Z. et vont y retrouver plusieurs de leurs copains et connaissances. Sitôt passé les dernières fermes du village, la route serpente à travers les prairies et les champs de céréales, la chaleur est étouffante et des nuages menaçants se rassemblent au-dessus des monts environnants. Dans la voiture, la conversation s’anime à propos des filles rencontrées la veille lors d’un anniversaire, et du tournoi de foot auquel les deux garçons doivent bientôt participer.
Pendant l’ascension du col, la pente devient de plus en plus raide, les forêts de sapins remplacent les alpages, alors qu’il n’y a quasiment personne sur cette route rendue glissante par la pluie qui commence à tomber. Le vent se lève, des roulements de tonnerre résonnent entre les parois de granit, tandis qu’à la lueur des éclairs qui se multiplient, apparaissent les ruines du château de H. Une Mercedes roulant à vive allure les rattrape, puis double la R5 des deux cousins. Au passage, un vieillard édenté au regard étrange leur fait la grimace, et la puissante berline a tôt fait de disparaître, comme avalée par les lacets qui se succèdent.
Tout à coup, au détour d’un virage en épingle à cheveux, surgit une auto-stoppeuse vêtue d’une combinaison de cuir blanche, tandis qu’une moto de grosse cylindrée, aux chromes étincelants, est garée un peu plus haut. Hervé suggère à son cousin de s’arrêter sur le bas-côté, baisse sa vitre et échange quelques mots avec la motarde qui s’installe à l’arrière. Il pleut maintenant des cordes, la brume s’épaissit et la visibilité n’excède pas vingt mètres. Un silence pesant règne à l’intérieur du véhicule, Jean-Pierre jette un coup d’œil dans son rétroviseur : la jeune fille fixe la route et sur son visage se lit une extrême inquiétude.
Brusquement, elle se met à crier :
« Attention ! Cette descente est très dangereuse ! Ralentissez !  »
Elle se penche vers l’avant et sa main, glacée, se trouve un bref instant en contact avec le bras nu d’Hervé, qui se sent mal à l’aise. Le moment d’après, celui-ci se retourne et s’exclame :
« Elle n’est plus là !  »
Jean-Pierre gare sa voiture au plus vite, et les deux garçons constatent que leur passagère a disparu. Ils se regardent, effarés, et décident de faire demi-tour vers le sommet du col pour tenter, malgré le temps épouvantable, de repérer l’inconnue. En vain. Cette dernière semble s’être littéralement volatilisée en même temps que sa moto.
L’orage s’est éloigné lorsqu’ils arrivent à C., où le centre-ville est en effervescence, on entend des pétards, de la musique, et des applaudissements pendant le défilé des militaires et des majorettes. Sur l’esplanade, la grande roue de la fête foraine tourne comme l’aiguille d’une immense horloge, et se reflète dans les eaux tranquilles du lac. Les deux cousins se présentent à la gendarmerie et racontent ce qui s’est passé au fonctionnaire de service, qui se souvient avoir enregistré par le passé, une ou deux histoires de ce genre dans la région. Il leur demande de situer sur une carte l’endroit où ils étaient, lorsqu’ est apparue la personne qu’ils ont prise à bord de leur véhicule. Après avoir noté leur réponse, le sous-officier s’absente, revient un quart d’heure après, avec un mince dossier sous le bras, qu’il résume en quelques mots :
« Le 3 mars 1971, un accident de moto a eu lieu à cet endroit précis. Le corps de la jeune fille qui conduisait, Anna W. n’a jamais été retrouvé…Voici sa photo. »
Et les deux garçons, médusés, reconnaissent sans la moindre hésitation, leur auto-stoppeuse.

La lettre cachée

Mon insouciance prit fin le jour où, pour la première fois, j’entendis mes parents se disputer violemment. Pendant le repas qui suivit, je les observai du coin de l’œil, mais ils restèrent impassibles et je me demandai si je n’avais pas rêvé, si cette querelle avait bien eu lieu. Cependant, les altercations devinrent quasi quotidiennes, jusqu’au jour où mon père, que tout le monde appelait Léo, ne parut plus à la maison. Quelque temps après, ma mère m’avoua, les yeux pleins de larmes, qu’il ne reviendrait pas, mais que, quoiqu’il arrive, je pourrai rester en contact avec lui.
Son absence m’a anéanti. Léo avait toujours été présent, avait su me comprendre, me transmettre ce qu’il aimait, ce à quoi il croyait. Lorsque j’étais enfant, je l’écoutais sans jamais me lasser, me raconter les aventures du prince Gaëtan armé de son épée Fidelio, et de Kit Bradley, qui se battit avec les Sioux contre les troupes du général Custer. Plus tard, j’adorais nos randonnées, nos promenades en barque sur le Lot, des images me reviennent, les falaises à l’aplomb de la rivière, et les écharpes de brume s’effilochant le matin au-dessus de l’eau.
Il y a quelques mois, en rangeant une étagère, j’ai découvert par hasard une lettre dissimulée sous une pile de livres. Cette lettre m’était adressée et commençait ainsi : Il y a longtemps, quand je savais la maison vide, il m’arrivait de téléphoner….Je n’en revenais pas. Léo m’avait écrit, appelé en cachette à plusieurs reprises, et je n’en savais rien ! Pour quelle raison personne ne m’a rien dit ? Dans cette lettre, il me parlait de sa vie en Argentine, de ses remords de ne pas m’avoir expliqué plus tôt pourquoi il avait quitté la maison deux ans auparavant.
Cet automne, j’ai retrouvé mon père chez mamie Gilberte, et à cette occasion, il m’a invité à venir passer quelques semaines chez lui, là-bas, au pays des grands espaces. Avant de partir, il nous a embrassés longuement, puis a rejoint Célia, sa jeune amie argentine qui l’attendait au bas des marches, et nous les avons vus disparaître au coin de la rue. J’avais le cœur serré, encore six mois sans le voir ! Avec Mamie, qui essuyait ses larmes, nous nous sommes assis dans la véranda. Au dehors, la pluie s’était mise à tomber, et dans le square d’en face déserté par les promeneurs, les feuilles mortes virevoltaient le long des allées…     

Créez votre site Web avec WordPress.com
Commencer